La Loi canadienne sur l’accessibilité peut-elle contribuer à lutter contre la stigmatisation et la discrimination liées au poids en milieu de travail ?

Au cours des dernières décennies, de nombreuses formes de discrimination sont passées d’un statut « socialement acceptable » à une impression de « comment cela a-t-il pu être légal ? » : la discrimination à l’égard des femmes ou sur basée sur la religion, l’origine ethnique ou culturelles différente, le fait de faire partie de la communauté LGBTQIA2+ ou de vivre avec un handicap sont parmi les premières formes de discrimination qui viennent à l’esprit.

Nous vivons maintenant dans un environnement au sein duquel le fait d’être différent(e) tend à être (mieux) accepté. Dans lequel la différence est parfois même célébrée. Il existe des lois et des règlements visant à offrir une protection contre les formes de discrimination les plus courantes, que ces formes de discrimination se produisent en milieu de travail ou dans l’espace public.

Mais aucune loi et aucun règlement ne protège les personnes ayant un corps plus gros. Depuis les années 1990, des expressions comme « épidémie d’obésité » et « guerre contre l’obésité » sont devenues courantes. Et nous avons oublié qu’au-delà de ces termes hostiles, il y a d’abord et avant tout des millions d’êtres humains qui vivent au coeur de cette « guerre contre l’obésité ».

La récente promulgation, le 21 juin dernier, de la Loi visant à faire du Canada un pays exempt d’obstacles (Titre court : Loi canadienne sur l’accessibilité)1 a cristallisé le désir du gouvernement de s’adapter et d’inclure davantage les personnes qui font traditionnellement face à de nombreux défis dans leur vie quotidienne, notamment en ce qui concerne leur participation à la population active.

La Loi a été créée « […] afin de favoriser la participation pleine et égale dans la société de toutes les personnes, en particulier les personnes handicapées. La loi vise à parvenir à cette fin par la transformation du Canada, dans le champ de compétence législative du Parlement, en un pays exempt d’obstacles, particulièrement par la reconnaissance, l’élimination et la prévention d’obstacles. »2

Bien que l’accent soit mis sur les personnes handicapées, la Loi définit précisément le terme « handicap ». Il est essentiel de comprendre que, même si cela peut être le cas, la grosseur d’une personne n’est pas automatiquement un handicap. En fait, de nombreuses personnes, sinon la plupart, mènent une vie active et contribuent à la société, tout comme leurs homologues plus minces, malgré le fardeau social de la stigmatisation liée au poids.

C’est dans la définition d‘ « obstacle » (soit « Tout élément — notamment celui qui est de nature physique ou architecturale, qui est relatif à l’information, aux communications, aux comportements ou à la technologie ou qui est le résultat d’une politique ou d’une pratique — qui nuit à la participation pleine et égale dans la société des personnes ayant des déficiences notamment physiques, intellectuelles, cognitives, mentales ou sensorielles, des troubles d’apprentissage ou de la communication ou des limitations fonctionnelles. ») que l’on pourrait entrevoir l’espoir d’une meilleure adaptation de l’environnement de travail à la réalité des personnes grosses.


L’idée que la race, l’orientation sexuelle, le handicap, le sexe, etc. ne sont pas le résultat d’un choix est un concept bien assimilé par une grande partie de la population. Pourtant, une idée (jamais démontrée pourtant) demeure : le concept largement répandu selon lequel être ou demeurer gros(se) est le résultat d’un choix personne est bien enraciné dans la culture populaire 3.

Il a été démontré que la taille n’est pas le résultat d’un choix4 5 6. Que les régimes alimentaires sont inefficaces chez les patients obèses. (Une étude a montré que 83 % des participants considérés « obèses » ont pris plus de poids qu’ils n’en avaient perdu après deux (2) ans7). Il a également été prouvé que les conséquences de la stigmatisation liée au poids sont non seulement fréquentes, mais nuisibles 8 9 et qu’elles contribuent même à alimenter l’« épidémie d’obésité » 10.

De nos jours, il est bien compris que plaisanter sur l’orientation sexuelle ou l’appartenance à un groupe ethnique ou culturel n’est pas une pratique acceptable. Que la discrimination basée sur ces motifs (et bien d’autres) est une infraction légale. Ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de personnes grosses qui, à moins d’être protégées par un motif de discrimination illégale inclus dans la législation actuelle, demeurent exposées et non protégées dans diverses situations, allant du bavardage inconscient, mais potentiellement dévastateur, dans la salle à manger aux infrastructures mal adaptées en général 11. Pour régler les problèmes, nous devons d’abord reconnaître qu’une majorité de lieux de travail peuvent favoriser les clichés liés au fait d’avoir une taille ou un poids plus élevé, sans même que la plupart des gens s’en rendent compte.

Comme en fournissant des t-shirts qui s’arrêtent à une taille XL pour une activité de groupe. Ou en utilisant des fauteuils de taille « standard » dans les salles d’attente et les salles de réunion. En permettant la présence d’activités axées sur la diète ou la perte de poids pendant les heures de travail12. En réduisant au minimum la taille des postes de travail, plutôt que d’envisager des installations de travail et des installations en fonction de la taille du corps et l’utilisation de chaises et de mobilier de bureau bien adaptés. (Ceux-ci ne sont généralement disponibles qu’après une évaluation ergonomique demandée par un médecin. Et le corps médical est loin d’être exempté de la grossophobie13 14 of fat‑phobia 15, ce qui peut compliquer, voire rendre impossible, l’obtention d’une note médicale demandant une évaluation ergonomique pour un employé de forte taille.)

En raison de la stigmatisation sociale associée au fait d’être gros(se), la plupart des personnes concernées pourraient choisir de ne pas se battre pour réclamer les ressources nécessaires afin d’accomplir leur travail. Il pourrait en résulter de nombreux impacts négatifs : blessures, absentéisme (et par conséquent, baisse du moral de l’équipe), coûts liés à l’invalidité, etc.

Même involontairement, les politiques, les discours et les événements qui se déroulent sur le lieu de travail peuvent rapidement créer et encourager un environnement de promotion de la minceur et de grossophobie, une forme de préjudice facilement évitable pour tous ses employés, puisque la culture alimentaire peut aussi être le déclencheur pour les personnes de taille « standard » de troubles alimentaires, par exemple, et bien d’autres.

La culture et l’industrie du régime alimentaire étant en constante évolution, il est important de savoir et de se rappeler que plusieurs initiatives et/ou programmes dits de « mieux-être » révèlent souvent, après examen, des objectifs de perte de poids (on encore font l’éloge de celle-ci) et pourraient même favoriser l’orthorexie 16

Dans le milieu de la lutte contre la grossophboie, « obèse » et « surpoids » sont considérés comme des termes à éviter, lorsque possible. Émanant de la médecine, ces appellations sous-entendent que le corps gros est forcément malade et contribuent à solidifier la croyance que d’être gros(se) signifie automatiquement dene pas être en santé, un « dogme » qui n’a toujours pas été démontré scienfitiquement.

Avec plus de 60 % de la population canadienne considérée médicalement comme « en surpoids » ou « obèse » en 2016-2017 17, la présence de personnes grosses est un élément indéniable de la réalité actuelle et future de la population active. Avec l’importance renouvelée accordée au mieux-être en milieu de travail de plusieurs environnements professionnels, la lutte contre la stigmatisation liée au poids apparaît comme l’une des prochaines étapes logiques.

Nous ne pouvons gagner qu’en créant des espaces de travail adaptés à la taille des personnes et en contribuant à combattre la stigmatisation négative associée au fait d’être une personne grosse. Dans l’esprit de la Loi, il s’agit d’une occasion de créer « […] un pays exempt d’obstacles au plus tard le 1er janvier 2040, à l’avantage de tous […], particulièrement par la reconnaissance et l’élimination d’obstacles — ainsi que la prévention de nouveaux obstacles »18 pour tous les Canadien(ne)s.

Le respect des différences ne devrait pas être fondé sur la seule crainte de représailles juridiques; il devrait découler d’un véritable désir d’offrir à tous un milieu de travail équitable et sécuritaire.

  1. LegisInfo (Parlement du Canada)
  2. Loi canadienne sur l’accessibilité, sous « Sommaire »
  3. Pour plusieurs personnes actives dans la lutte contre la grossophobie, la réappropriation du mot « gros(se) » fait partie intégrale de la mouvance fat acceptance et le terme n’est pas considéré comme étant négatif.
  4. « Fat by Choice ? », Psychology Today (Oct. 2012)
  5. « Obesity is not a choice », Dr. Sharma’s Obesity Notes
  6. Appelhans, Bradley M., et al. « Time to Abandon the Notion of Personal Choice in Dietary Counseling for Obesity ? » Journal of the American Dietetic Association, vol. 111, no. 8, Elsevier BV, Aug. 2011, pp. 1130–36. Crossref, doi:10.1016/j.jada.2011.05.014.
  7. Mann, Traci, et al. « Medicare’s Search for Effective Obesity Treatments: Diets Are Not the Answer. » American Psychologist, vol. 62, no. 3, American Psychological Association (APA), 2007, pp. 220–33. Crossref, doi:10.1037/0003-066x.62.3.220.
  8. « Fatphobia in the workplace can be career limiting and psychologically harmful », CBC News
  9. Puhl, Rebecca M., and Chelsea A. Heuer. « Obesity Stigma: Important Considerations for Public Health. » American Journal of Public Health, vol. 100, no. 6, American Public Health Association, June 2010, pp. 1019–28. Crossref, doi:10.2105/ajph.2009.159491.
  10. Tomiyama, A.Janet, et al. « How and Why Weight Stigma Drives the Obesity ‘epidemic’ and Harms Health.«  BMC Medicine, vol. 16, no. 1, Springer Science and Business Media LLC, Aug. 2018. Crossref, doi:10.1186/s12916-018-1116-5.
  11. « One type of diversity we don’t talk about at work: Body size », CNN Business
  12. J’ai travaillé dans trois différents milieux au sein desquels ce type de pratique existait, depuis 2010. Dans un cas, il s’agissait d’un groupe WW (anciennement Weight Watchers) qui passait à chaque semaine, et dans les deux autres, il s’agissait de groupes de type « Biggest Loser » organisés entre employé(e)s avec un prix en argent à la clé pour la personne qui perdrait le plus haut pourcentage de poids à l’intérieur d’un délai donné.
  13. « Weight Bias in Health Care. » AMA Journal of Ethics, vol. 12, no. 4, American Medical Association (AMA), Apr. 2010, pp. 287–91. Crossref, doi:10.1001/virtualmentor.2010.12.4.jdsc1-1004.
  14. « Addressing weight bias in medicine », Harvard Health Publishing, Harvard Medical School
  15. Robinson, Beatrice “Bean” E., et al. « Fat Phobia: Measuring, Understanding, and Changing Anti-Fat Attitudes. » International Journal of Eating Disorders, vol. 14, no. 4, Wiley, Dec. 1993, pp. 467–80. Crossref, doi:10.1002/1098-108x(199312)14:4<467::aid-eat2260140410>3.0.co;2-j.
  16. L’orthorexie est un trouble du comportement alimentaire marqué par l’obsession de respecter des règles nutritionnelles strictes. Cette obsession permanente de « manger sain » est considérée comme pathologique quand elle envahit la vie quotidienne. (source)
  17. « L’obésité chez les adultes canadiens », 2016 et 2017, Statistique Canada
  18. Loi canadienne sur l’accessibilité, art. 5, sous « Objet de la loi »

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